Dérober l’insaisissable

Publié le 15 juillet 2021

Retour poétique sur l’œuvre de Sarah Booth : Conclave

Conclave apparaît comme un espace poreux, sensible aux hasards du temps, où le mouvement des corps est dicté par une valse incertaine entre l’instant et le lieu. Les arts de combat et le dessin d’animation se conjuguent et se rejoignent dans l’instabilité du geste, à travers un chaos de lignes qui se croisent et se nouent.

 

Sarah Booth, extrait de Conclave, 2021

Le traitement du volume, de la transparence, du rythme et de la fréquence dépend de la contingence du réel, variations atmosphériques et astronomiques dont l’écho détermine l’amplitude et l’alignement, permettant ainsi de casser les réflexes avec lesquels nous appréhendons le flot du temps. En remodelant les phénomènes naturels à l’aune de l’expérience sensorielle, cet enchevêtrement visuel propose au public une nouvelle manière d’être au monde. Par le processus d’accélération des gestes, nous nous retrouvons face à une certaine condensation du récit de l’existence, à travers ces rencontres magnétiques auxquelles la vie tient peut-être; l’essentiel de l’attraction y est synthétisé, dans la convocation des versions les plus pures, les moins diluées des sentiments humains.

 

La surface numérique pensée par l’artiste fonctionne non pas comme cellule fermée, mais comme espace expérimental, ouvert aux influences extérieures. L’œuvre donne à voir les forces imperceptibles de la nature à travers la fluidité de la chair, masse mobile et changeante, de sorte à révéler l’impact du temps sur l’individu; le corps devient l’expression de notre rapport à l’environnement, s’affirmant en tant qu’objet commun à tou.te.s.

 

Oli & Fab – Artisans web, Affiche du projet de Sarah Booth, 2021

Instinctif, le tracé agit comme étude de la forme, dans le souvenir d’une impression momentanée. Flottantes, les courbes se chevauchent et s’emmêlent, comme un croquis que l’on aurait froissé. Accentué par la superposition des figures, ce flou chorégraphique intrigue et désoriente le.la regardeur.euse qui, cherchant à préciser les corps, à dérober l’insaisissable, s’immisce dans leur étreinte. Bercé.e par leurs secousses, il.elle se laisse aller aux aléas du temps, porté.e par une force d’attraction qui ne connaît que l’intensité — mais qui, chemin faisant, éveille des passions contradictoires.

 

L’œuvre signale ces tensions de proximité à la fois comme lieu d’affection et d’oppression, réfléchissant l’ambiguïté inhérente à l’expérience du corps-à-corps. L’exploration du mouvement et de ses possibles, le rejet des tabous de l’intime, l’abandon de la pudeur au profit du toucher; la confrontation de ces corps révélerait peut-être un certain désir de rapprochement, qui n’existe que dans la brutalité.

 

L’espace non défini semble à son tour encourager ce contact, espace dont l’absence indiciaire de temps ou de lieu renforce la proposition d’intimité. L’obscurité nocturne incarne toutefois le sommeil perpétuel, l’inexistence d’un ailleurs empêchant la fuite du toucher, voué aux déchirements inéluctables de deux corps en tendre guerre; peut-être ont-ils senti trop lourd, au creux du vide, le lot de s’aimer.

 

 

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Virginie Provost

Titulaire d’un baccalauréat en Histoire de l’art de l’Université Laval, Virginie Provost entame ses études à la maîtrise à l’automne 2020. Entre-temps, elle est co-commissaire de l’exposition virtuelle « Spiritualités parallèles » de la Société d’art et d’histoire de Beauport et de l’exposition  éphémère « Saltimbanques » des Événements D’arts et Déjà, dont elle est cofondatrice. Selon l’idée qu’il existe une altérité à notre monde, l’objectif de son mémoire est d’illustrer comment le cinéma d’horreur contemporain rend visible l’existence de ces réalités transcendantes; de donner à voir les principales déclinaisons des forces occultes.

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