Le « Beau » en art

Un texte d’Amélie Nadeau

Exposition du Museum Of Bad Art à Québec, dans le cadre du parcours d’art public les Passages insolites ©EXMUROXPI_StéphaneBourgeois.

Organisation destinée à la collection et à l’exposition du «mauvais art», le Museum of Bad Art (MOBA) se distingue des autres institutions muséales en se concentrant sur des œuvres aux intentions sincères, mais dont les techniques et le rendu plastique sont plutôt discutables. Dès sa création, le MOBA suscite un intérêt grandissant chez le public, menant l’institution à avoir une reconnaissance internationale. Cette popularité témoigne de la valeur accordée à la visite d’une exposition composée uniquement de tableaux correspondant aux critères du « mauvais art », ce qui remet en question la nécessité de l’art de correspondre étroitement à des critères esthétiques universels. Ainsi, l’art se doit-il d’être nécessairement beau? Si oui, cette beauté artistique est-elle régie par des codes universels, ou est-elle véritablement subjective? La relation entre art et beauté est fondement de la pratique artistique depuis ses débuts. Or, la période contemporaine en art voit apparaître des questionnements quant à l’inhérence de ce lien, donnant lieu à des pratiques qui se distancient de la considération esthétique, voire la rejettent complètement. L’importance de la beauté mène à s’interroger également sur l’évaluation de la qualité d’une œuvre d’art. Que faire des créations ne répondant pas aux critères esthétiques qui leur assureraient une valeur marchande? Ignorées par les acheteur.eue.s et collectionneur.euse.s du milieu de l’art, ces œuvres ont toutefois le potentiel de se retrouver au sein de la collection du MOBA. L’institution célèbre ces tableaux « laids » en les donnant à voir dans un contexte officiel d’exposition accueillant un public intéressé à les découvrir.

 

 

Le MOBA est un collectif à but non lucratif fondé à Boston à l’automne 1993. Ayant pour mission la collection, la conservation, l’exposition et la mise en valeur du « bad art », le MOBA possède plus de 800 œuvres considérées comme étant de qualité « trop mauvaise pour être ignorées », tel que l’évoque le slogan du collectif. Les œuvres de la collection, trouvailles dénichées dans les brocantes, ventes de garage et poubelles, ou reçues comme dons internationaux, ont en commun des caractéristiques les distinguant de la simple réalisation d’artistes jugé.e.s incompétent.e.s(1). Présentés à Québec du 26 juin au 11 octobre dans le cadre de Passages insolites organisé par EXMURO, une centaine de tableaux du MOBA ont été exposés au quai Saint-André, disposés sur deux étages et regroupés selon les thèmes du Nu, du Portrait et de l’Animalerie. 

 

La relation entre l’art et la beauté au sein des arts visuels, mais également des théories et recherches y étant liées, remonte jusqu’à l’Antiquité gréco-romaine. À l’époque, l’idée proposée est que la beauté est considérée comme une valeur morale, ainsi l’art incarne par sa matérialité un idéal moral. À travers l’enseignement académique des beaux-arts mis sur pied au milieu du XVIIe siècle, la beauté en art est établie et jugée grâce à des codes esthétiques clairement statués. Des siècles plus tard, l’art contemporain ouvre la porte à de nouvelles possibilités de représentation artistique. Avec l’art conceptuel, mouvance majeure de l’art contemporain, l’importance est relayée de l’objet à l’idée. Ce principe sous-tend ainsi le processus de création fait partie intégrante de la valeur artistique de l’œuvre, plutôt que de se limiter à l’élément créé. Le lien entre l’art et la beauté peut donc être rompu par l’idée que l’art peut être autre chose qu’une simple mise en image esthétique, laissant place à la création d’une expérience particulière avec la.le regardeur.euse. Certes, ces expériences peuvent relever de la contemplation esthétique, mais elles peuvent également l’amener à se questionner sur ses préférences artistiques, son rapport avec la représentation du réel et ses propres critères d’appréciation de l’art. Bien que certaines pratiques aient prôné un rejet complet de la notion d’esthétique, l’idée derrière la rupture entre l’art et la beauté rejoint plutôt aujourd’hui celle de proposer des expériences différentes de l’admiration provoquée par une œuvre parfaitement réalisée. 

 

L’expérience vécue par la.le visiteur.euse devant une œuvre exposée peut donc dépasser les limites de l’appréciation d’une beauté réaliste mise en matière sur une toile. Toutefois, il demeure pertinent de se questionner sur les critères qui entrent en considération lors du jugement d’une œuvre appréciable ou non pour chaque personne. Ces critères sont-ils les mêmes pour chaque individu et sont-ils évalués de la même manière? Pour répondre à ces interrogations, il est intéressant de s’interroger sur les parts de subjectivité et d’universalité qui peuvent influencer l’appréciation esthétique d’une œuvre. Ces deux critères influençant l’appréciation de l’art peuvent être pensés à partir de l’idée selon laquelle le comportement esthétique est constitué de l’interaction entre des composants cognitifs et affectifs(2). Sur le plan cognitif, il est juste d’affirmer que l’œil apprécie un choix de couleurs compatibles, une composition bien disposée sur la toile et des proportions jugées équilibrées. Or, les composantes affectives diffèrent d’une personne à l’autre. De fait, l’appréciation d’une œuvre est profondément influencée par les préférences et les réalités personnelles de chacun.e. Le rapport affectif à une œuvre peut être stimulé lorsque des composantes iconographiques réveillent un souvenir particulier, rejoignent des idées agréables ou non de la mémoire de chacun.e, créant de cette manière une relation exclusive entre l’œuvre et sa.son regardeur.euse. Cette idée permet donc de considérer que, basée sur la singularité des composantes affectives de chaque personne, l’expérience esthétique en est tout autant unique qu’une expérience esthétique idéalisée.

 

 

Ces particularités du « beau » en l’art contemporain peuvent être retrouvées au cours de la visite du MOBA. En effet, plutôt que de faire entrer le public dans un état de contemplation, les écarts techniques et la faiblesse de la représentation procurent aux œuvres leur singularité qui suscite l’intérêt de celui-ci. Ce sont ces particularités qui permettent justement l’établissement de cette relation exclusive entre l’œuvre et sa.son regardeur.euse. La.le spectateur.trice se retrouve ainsi déstabilisé, ce qui la.le pousse à se questionner sur ses habitudes visuelles et ses critères d’appréciation esthétique. Certaines œuvres peuvent susciter l’hilarité, d’autres peuvent plutôt inspirer un sentiment de nostalgie ou de malaise. En créant un univers particulier où les œuvres se situent en dehors des codes esthétiques traditionnels, l’exposition mise en place par le MOBA s’avère être vecteur d’un large éventail d’émotions justifiant assurément la popularité internationale du concept. 

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Cet article a été écrit en continuité avec la chronique d’Amélie Nadeau à l’émission Chéri.e j’arrive du 22 octobre 2021 sur les ondes de CHYZ 94.3.

À l’est de vos empires · À l’est infiltre CHYZ | Le beau et l’art | 22 octobre 2021

 

Amélie Nadeau 

Bachelière en histoire de l’art, elle complète actuellement un diplôme d’études supérieures spécialisées en muséologie à l’Université Laval.

 

 

1) MUSEUM OF BAD ART. Collections. [En ligne] <http://museumofbadart.org/>, (page consultée le 6 octobre 2021).  
2) CARRASCO BARRANCO, Matilde. « Au-delà du conceptualisme : l’esthétique et l’art d’aujourd’hui », dans Cairn.info. [En ligne] <https://www.cairn.info/>, (page consultée le 6 octobre 2021).

 

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