À la fin subsistent les mots et le cœur

Laurence Gravel, Ma collection ; IMG_7219, photographie numérique, 5328 x 4000 pixels, 2020

Retour de Lidia Langlois sur l’exposition Les Liaisons dangereuses de Laurence Gravel

L’exposition Web Les Liaisons dangereuses de Laurence Gravel gravite autour du roman épistolaire éponyme de Pierre Choderlos de Laclos, véritable classique de la littérature française du 18e siècle. Dans la galerie en ligne d’À l’est de vos empires, l’artiste nous invite dans un univers ludique où le récit du livre, pourtant constamment mis de l’avant, est tourné de telle façon qu’il en devient étrangement inaccessible.

 

La page d’accueil de l’exposition détourne la couverture d’une adaptation cinématographique du roman datant de 1988, allant jusqu’à conserver l’en-tête, de même que l’emplacement et la typographie du titre. Une bande verticale centrale martèle la phrase d’ouverture de la bande-annonce de ce film. Deux vidéos l’encadrent. À gauche, ladite bande-annonce joue à travers une découpe lettrée d’À l’est de vos empires. À droite, un passage final d’Un pari cruel, l’adaptation « film d’ados » du récit, défile dans une vignette reprenant la forme du logo d’À l’est. Les dialogues de la bande-annonce de 1988 servent ensuite de liens pour accéder aux pages Web suivantes, nous guidant à travers les trois tableaux de l’exposition.

 

Le premier tableau, ÉCOUTE MOI LIRE, propose une quinzaine d’enregistrements de l’artiste lisant d’un ton monotone la totalité du contenu du livre, du titre au texte comme tel, en passant par les notes de l’éditeur. De la prise de son, tout est conservé : le bruit du thé qui est bu, les accrocs à la lecture, la scie de rénovations voisines enterrant les paroles, etc. Un air de musique classique accompagne le tout, recréant avec humour l’ambiance d’un livre audio. Les enregistrements sont longs et leur contenu, vaguement identifié. S’y retrouver est laborieux. Tout semble mis en œuvre pour que l’envie d’écouter lire Gravel nous quitte. Les embûches sont d’ailleurs si nombreuses qu’il est possible de se demander si le contenu du roman, malgré sa présentation intégrale, est véritablement accessible.

 

Le deuxième tableau, MA COLLECTION, donne à voir une séance photo soignée de la collection d’exemplaires du roman[1] possédée par Gravel : mains manucurées de l’artiste, éclairage flatteur, fond nacré, poses et plans variés, photographies de groupe et solo. Ce deuxième volet met en scène le visuel entourant cette histoire, soit les images contenues dans les pages, les couvertures, les notes manuscrites, et, même, les étiquettes de prix. Le texte est souvent visible, mais incomplet ou alors difficile à lire – sans doute n’est-ce pas ici ce qui importe.

 

Laurence Gravel, Ma collection ; IMG_7260, photographie numérique, 5328 x 4000 pixels, 2020

Le dernier tableau, À L’EST DE VOS ENTREVUES, donne à lire la quasi-intégralité d’une correspondance entre l’artiste et moi-même qui s’est étalée sur quelques jours, peu de temps avant l’exposition. Cette entrevue épistolaire devait aborder la présente exposition, de même que la pratique générale de l’artiste. Force est de constater que, quelque part entre les réflexions échangées sur la lavande, le thé et l’introspection, la correspondance a évoluée vers d’autres sujets.

 

Ainsi, l’exposition Les Liaisons dangereuses a pour objet central un roman dans lequel nous n’entrons jamais réellement. De cette histoire, tout est montré, jusqu’au texte, mais rien n’est pourtant raconté. L’impression qui s’en dégage est qu’une partie du sujet de l’exposition se situe au-delà des pages du roman de Laclos.

Gravel n’éprouve pas d’attachement particulier pour Les liaisons dangereuses en tant que récit[2]. Néanmoins, ce titre lui sert fréquemment de référence populaire pour décrire sa pratique : connu et repris dans plusieurs films, il situe bien le 18e siècle français[3]. Ce repère semble en devenir un pour l’artiste également, alors qu’avec ce projet, elle souhaite expérimenter une approche différant de la sobre théâtralité[4] caractérisant sa pratique habituelle. En effet, généralement, l’artiste se costume, se maquille et se met en scène lors de performances se voulant des hommages ou parodies d’époques la fascinant, et où l’extravagance des sujets critiqués n’est cependant pas exagérée[5]. Il serait pourtant aisé de parodier à l’extrême les thèmes de prédilection de l’artiste, soit la haute société française du 18e siècle qui, selon le mouvement Rococo dans lequel elle s’inscrit, est caractérisée par un luxe flamboyant et une abondance de fioritures dans ses tenues vestimentaires, ses décorations intérieures et son style de vie. Toutefois, Gravel s’en garde, probablement en raison de l’amour qu’elle porte pour ce sujet[6].

 

Ainsi lassée d’impliquer directement sa personne dans ces performances, elle souhaite, avec Les Liaisons dangereuses, instaurer une distance envers son objet de création artistique[7]. Or, que reste-t-il du théâtre lorsque nous retirons la mise en scène, l’interprétation, et le fla-fla visuel? Il reste les mots, matériau principal de l’exposition de Gravel. Dans le premier tableau, sa lecture dénuée d’émotion souligne sobrement les incessantes fioritures du texte de Laclos[8]. Dans le deuxième tableau, plutôt que de se mettre elle-même visuellement en scène, c’est le livre physique qui l’est, lors de cette séance photo où le Rococo est délicatement souligné par sa manucure, le fond nacré de la page Web, et l’attention portée aux détails physiques du livre. Dans le troisième tableau, intégrant pour la première fois l’écriture à sa pratique[9], elle s’essaie elle-même à l’échange épistolaire. Le projet, hommage ou parodie du Rococo, s’inscrit toujours dans sa pratique, mais avec la distance – et la vulnérabilité – que permettent les mots. D’ailleurs, par l’échange de courriels du dernier tableau, c’est la première fois que la vie privée de l’artiste s’invite dans sa pratique[10]. Les confidences – parfois censurées – s’y faufilent, rappelant le voyeurisme du roman épistolaire.

 

Par un effet de contraste, la simplicité de l’exposition Les Liaisons dangereuses souligne efficacement l’extravagance Rococo. Laurence Gravel y conserve le cœur de sa réflexion artistique et l’articule cette fois autour des mots, jouant avec le monde de possibilités qu’ils ouvrent.

Laurence Gravel, Ma collection ; IMG_7252, photographie numérique, 5328 x 4000 pixels, 2020

Lidia Langlois

Lidia Langlois, candidate à la maîtrise en Histoire de l’art, baigne actuellement dans la rédaction de son mémoire. Passionnée par le rôle des représentations artistiques au sein d’une société, elle écoute fréquemment des vidéos analysant les personnages clichés du cinéma ou la musique de films. Dans ses temps libres, elle écrit (encore), co-administre une compagnie de théâtre musical, et vérifie sur internet la normalité des comportements de son chat.

 

 

[1] En plus de la bande sonore de la comédie musicale et d’une copie VHS d’Un pari cruel!
[2] Courriel du 8 octobre 2020, correspondance entre Laurence Gravel et Lidia Langlois.
[3] Courriel de Gravel du 13 octobre 2020, ibid.
[4] Courriel de Gravel du 15 octobre 2020, ibid.
[5] Idem.
[6] Courriel de Gravel du 19 octobre 2020, ibid.
[7] Courriel de Gravel du 13 octobre 2020, ibid.
[8] Courriel de Gravel du 15 octobre 2020, ibid.
[9] Courriel de Gravel du 8 octobre 2020, ibid.
[10] Courriel de Gravel du 19 octobre 2020, ibid.

 

 

 

 

 

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