À l’est infiltre le territoire

Un texte de Julien St-Georges Tremblay

Densité territoriale

 

D’abord associée à la géographie, la notion de « territoire » est un outil conceptuel permettant de fragmenter et d’appréhender la surface terrestre pour l’occupation humaine[1]. Géopolitiques, les territoires peuvent susciter de vives tensions notamment quand l’autodétermination d’une culture s’oppose aux frontières improbables établies par une autre. À l’échelle individuelle, si l’on parcourt un territoire, il perd son statut conceptuel pour gagner une densité composée de couches expérientielles imbriquées les unes dans les autres. Qu’il s’agisse de qualités naturelles singulières, de manifestations culturelles ou d’une signification intime, la notion de territoire ressemble plus à une épaisseur géologique qu’aux étendues cartographiques géopolitiques. C’est probablement à cause de cet enchevêtrement d’expériences que le concept de territoire est simultanément familier et distant.

 

Esthétisation du territoire

 

Historiquement, le paysage est l’un des points de contact les plus directs entre les pratiques artistiques et la notion de territoire. L’artiste voulant recréer son expérience concrète du monde s’engage dans la reproduction de la nature et des aménagements humains. Certaines toiles paysagères sont si détaillées qu’elles apparaissent presque telles des idéalisations du réel. Pour ne pas se perdre dans une description historique excessive des procédés techniques associés aux perfectionnements du genre du paysage occidental, tentons de décortiquer sommairement le rapport d’invention qui s’établit entre un territoire et sa représentation esthétique.

 

D’une réalité géographique concrète à une réalité artistique, le fragment territorial devient paysage grâce aux gestes artistiques. Pour résumer l’apport des pratiques artistiques dans la réalisation d’un paysage, l’historien Alain Roger va proposer une réactualisation d’un terme de Voltaire, « l’artialisation »[2]. Roger prend en exemple la montagne St-Victoire que Cézanne aurait aidé à « créer » comme sujet reconnaissable du territoire en la reproduisant à de nombreuses reprises. Plus proche de nous, on peut penser à l’historique Groupe des Sept diffusant et définissant une esthétique paysagère du nord de l’Ontario; même chose avec Clarence Gagnon idéalisant les vallons charlevoisiens hivernaux; ou dans l’art actuel québécois, Daniel Corbeil et ses maquettes entre dystopie et utopie.

 

La recherche historique de Roger est une proposition particulièrement évocatrice de l’interrelation dynamique entre les pratiques artistiques et les territoires. L’artialisation paysagère suggère de considérer la figuration ou l’allusion formelle d’une œuvre comme n’étant pas dépendante de la réalité territoriale. Autrement dit, la théorie de l’artialisation suppose qu’un paysage peint, photographié ou sculpté n’est pas qu’une reproduction de moindre valeur de la réalité. Une œuvre contribue concrètement à la réalité en faisant exister un territoire dans l’imaginaire collectif, elle n’est pas que la reproduction du réel. Ainsi, l’artiste s’inspire d’un territoire pour réaliser une œuvre – paysage peint, intervention de land art, photographie ou jardin – et celle-ci influence à son tour le territoire. Le cycle d’interinfluences est concrétisé, entre autres, par le tourisme à grande échelle qui donne une valeur significative, depuis le 19e siècle, aux territoires exotiques. Qu’ils soient décrits dans des récits de voyages ou représentés par gravures ou photographies, les foules se déplacent pour expérimenter des paysages inconnus. Les réseaux sociaux du 21e siècle n’ont fait qu’amplifier le goût du paysage touristique pour le transformer en une véritable chasse au trésor paysagère.

 

L’artialisation, aussi intéressante qu’elle soit pour amorcer une analyse des dynamiques entre territorialité et philosophie esthétique, positionne cependant l’artiste dans un rapport de force inégal. Les qualités d’un territoire n’ont pas besoin de l’art pour exister, cependant la position arbitraire de l’artiste peut prendre l’aval sur la réalité. Dicter l’expérience territoriale selon la popularité d’un « motif de paysage » [3] peut avoir l’effet pervers de réduire un territoire à une singularité, voire à une anomalie. Comme si l’artiste, avec son génie, dévoile une beauté qui serait invisible sans son geste artistique. Le rapport artistique avec le territoire se rapproche d’une objectification risquant de provoquer un décalage idéaliste, notamment lorsqu’il représente la destruction[4]. L’artialisation n’est pas qu’idéalisation esthétique, elle peut être une étape d’un processus de préservation. Par exemple le mont Fuji, sujet paysager emblématique du Japon, dont les multiples représentations ont contribué à son ajout à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

 

Expérimentation par la multiplicité

 

L’artialisation est encore pertinente dans le milieu de l’art actuel; elle se métamorphose en impliquant des manières de plus en plus nuancées d’esthétiser un territoire. En ce sens, la collecte artistique que Michèle Lorrain veut amorcer lors d’une résidence à la Chambre Blanche de Québec manifeste bien comment l’artialisation peut mettre en évidence une densité territoriale. Avec son « nuancier » d’expériences territoriales qu’elle recueillera auprès de participant.e.s, Lorrain crée une multitude paysagère. La multiplicité des expériences semble plus complexe que le paysage historique, mais n’implique pas l’exactitude figurative des paysages traditionnels. Selon cette méthodologie sensible, la collecte présente un paysage tout en énonçant le potentiel esthétique que renferme tout territoire. Plusieurs artistes visuel.le.s québécois.es misent d’ailleurs sur différents types de collecte expérientielles à même le territoire pour en faire un projet artistique. Anne-Marie Proulx parcourt le Québec pour réaliser des installations où s’harmonisent l’immensité naturelle et les récits de ses occupant.e.s, donnant à sa pratique des allures anthropologiques. Qu’il s’agisse d’un projet d’art public, d’une intervention dans une microcommunauté ou de la métamorphose d’une galerie, Giorgia Volpe s’intéresse aux fibres sociales qui caractérisent les territoires actuels. La monumentalité éphémère de Douglas Scholes, qui s’exprime par la collecte de déchets et la dissémination d’objets en cire, aborde l’impact quotidien de l’humain sur son environnement. Cette attitude d’expérimentation territoriale se retrouve aussi dans plusieurs centres d’artistes au Québec[6].

 

Dans sa théorie de l’artialisation, Alain Roger parle de l’« habitant »* comme d’un élément du territoire, puis potentiellement d’une artialisation. Puisqu’il l’occupe, l’« habitant » a de la difficulté à discerner la valeur esthétique de son environnement quotidien. Le regard étranger de l’artiste permet ainsi d’identifier la valeur paysagère. Cette position distanciée de l’art vis-à-vis un « motif de paysage » a offert à l’histoire de l’art des propositions esthétiques magistrales, des décors paysagers magnifiques, idéalisés, qui font l’éloge des territoires occupés par l’« habitant ». Artialiser à partir de l’occupation permet d’un autre côté, d’esthétiser les dynamiques qui animent le décor paysager. L’art devient une possibilité d’expérimenter un territoire en tant qu’entité complexe et fluctuante, qu’on la connaisse intimement ou que sa découverte provoque du ravissement.

 

 

[1] Jérôme Dunlop, « Territoire », Les 100 mots de la Géographie, Paris, Presses universitaires de France, 2012, p.7.
[2]Roger s’intéresse beaucoup à l’histoire de la peinture occidentale, une artialisation in visu comme il l’appelle, mais il aborde également l’artialisation in situ (jardins, land art) comme une autre manière d’artialiser des territoires en paysages. Voir : Alain Roger, « BARBARUS HIC EGO. Essai sur le dépaysement » dans Gyögy Tverdota (éd.), Écrire le voyage, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 1993, p.17-24 ; Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1995, 216 p., ill.
[3] Dans Mouvance II (2006, p.68), le théoricien du paysage Pascal Aubry décrit un motif de paysage en tant qu’« élément constitutif de l’espace concret qui nous « motive » à inventer des paysages […] [déclenchant] une mise en relation entre ce que nous percevons et ce nous savons, et ce dans l’espace et dans le temps ».
[4] L’exemple paradoxal récent de la pratique du photographe est pertinent pour montrer les limites de l’influence de la représentation sur la réalité. Lors de l’exposition Antropocene, composée des œuvres de Jennifer Baichwal, Edward Burtynsky et Nicholas de Pencier, la destruction d’ écosystèmes est montrée dans une désolation monumentale. L’exposition est présentée comme un espace de réflexion sur les réalités alarmantes de la surexploitation de nos ressources par le Musée des Beaux-Arts du Canada, il était facile de ne voir que la qualité esthétique des territoires transformés. On pourrait argumenter que l’institution profitait à la fois des qualités esthétiques de la destruction et tout en se targuant d’un discours activiste écologiste. Une position paradoxale. Pour une critique plus en profondeur de l’exposition ayant eu lieu en 2018 au MBAC : https://momus.ca/branding-the-anthropocene-canadas-art-institutions-privilege-the-artificial/
[6] Par exemple : 3e impérial, Dare-Dare, Péristyle nomade et VCA.

 

*NDLR Le terme « habitant » étant employé en tant que concept théorique développé par un spécialiste et permettant d’appréhender une notion spécifique, la féminisation syntaxique n’a pas été appliquée. Il en va de même pour les deux autres occurrences du terme dans ce paragraphe.

Agenda de la semaine

À l'est de vos empires vous prépare une sélection hebdomadaire d'activités culturelles à faire à Québec.

Vendredi 19 novembre

Jusqu'au dimanche 21 novembre

Samedi 27 novembre

Jusqu'au dimanche 5 décembre

Jusqu'au dimanche 12 décembre