Baron Lanteigne, Tangible Data et quelques considérations sur les serpents

Un texte de stvn girard

Baron Lanteigne, extrait de Tangible Data, 2021

Le serpent est universellement le séparateur (diabolos, diaballein : désunir, séparer).
-Alain Delaunay

 

I did not invent this language. I did not invent the symbols I use to communicate artistically.
-missabuse

 

Tangible Data de l’artiste Johann Baron Lanteigne, présentée sur le web par À l’est de vos empires, propose une vue toute personnelle des aléas de ses premiers instants dans l’univers du NFT. Provenant de l’art vidéo, Baron Lanteigne a tardivement rejoint l’espace du NFT en 2020 notamment en raison du fait que son médium de prédilection n’était pas encore supporté. Notamment, dis-je, puisque Baron Lanteigne n’est pas sans critiques, hésitations ou incertitudes à propos de cet univers dans lequel il plonge tête première avec le projet Tangible Data. Mais avant toute chose, je me permettrais d’introduire en parallèle à ce texte quelques considérations sur les serpents qui, pour un lecteur averti, sauront illustrer davantage mon texte que de frontales explications. 

 

Les soldats s’apprêtent à couvrir leurs morts raffinés d’aspic, un serpent hautement venimeux chassé en désert libyen. Ce geste courageux est un gage d’objet de haut commerce. Courageux, puisqu’aucun des soldats n’est à l’abri du plus terrible d’entre tous : l’amphisbène aux deux têtes. (Lucanus & Herrero Llorente, 1996)

 

Lanteigne est un artiste avec une grande connaissance du numérique en plus d’être un artiste de ce dernier; connaissance rendue manifeste par les nombreux renvois à différentes plateformes, références web et esthétiques de ce genre. Cela dit, les termes connaissance numérique et artiste du numérique ne sont pas synonymes et c’est, pour ce qui nous concerne, le premier qui pave la voie au sein de l’aventure Tangible Data. Aventure, puisque Tangible Data n’est pas un objet durable et fini. Ce projet prend le NFT en tant que matériau, en tant que terrain de jeu : les aléas de Baron Lanteigne dans cet espace sont le prétexte de l’œuvre. Il le documente, le commissarie, l’esthétise et nous le rend sensible avec sa mise en espace au sein de différents espaces web qu’À l’est de vos empires utilise en tant que galerie web. Cette posture que Baron Lanteigne adopte, à mi-chemin entre le manœuvrier et le journalisme ultra-subjectif, permet de rendre compte plus aisément de son existence au sein de cette bulle spéculative, de ces plateformes et de cette communauté du NFT. 

 

L’amphisbène c’est ce serpent à la queue arrondie et aussi grosse que la tête, d’un air bicéphale. Les sages disent qu’il marche également bien en arrière et en avant; d’où lui vient son nom.  (Lucanus & Herrero Llorente, 1996) L’amphisbène est un adversaire redoutable, tout comme les autres monstres et atrocités rencontrés dans ce désert, mais, plus que nul autre, il est insaisissable, sans dessous, dessus, avant, arrière, gauche et droite (Borges et al., 2004).

 

Tangible Data nous apparaît comme un livre aux pages non reliées. Les pages web, le prototype, la galerie web, les discussions prises en captures d’écran consistent en ce récit contenu dans le livre. De ce fait, Baron Lanteigne nous conjure de prendre la posture de détective pour observer ça et là sa persona au sein de cette communauté du NFT. Sous notre regard, les éthos s’affrontent, le dire se raffine au point d’être cruellement vénéneux – «eliminate the notion of individual authorship» (missabuse sur Reddit, 2020) – et tantôt ouvert à l’autre, voir hospitalier: «[t]he artist’s proposal documents a renewal of the art industry in a virtual community where collectors and artists are in direct contact.» (Superrare, 2020). En amont, l’artiste mis pied dans ce monde par un chemin simple, commun, sans anguille sous roche : déposer un GIF sur une plateforme NFT. Dès lors, l’hameçon surfait sur le web, à la portée de prises potentielles.

 

Les rumeurs disent que l’amphisbène est un serpent à deux têtes, l’une en son lieu et l’autre en la queue avec les deux il peut mordre, et il court avec légèreté. On le reconnaît à ses yeux luisants comme des chandelles. (Borges et al., 2004) Il serpentine, dans un mouvement de vas et-vient, entre la gauche et la droite, sans devant ni derrière, mais va droit au but, prêt-à-mordre de tout son être, comme si une seule tête ne lui suffisait pas pour décharger son venin. (Plinte dans Borges et al., 2004)

 

À la question récurrente «te considères-tu comme un artiste engagé, voire politique?» Baron Lanteigne répondit « non », sourire en coin. Cela dit, il me semble inéluctable que le NFT soit foncièrement politique et, de ce fait, Tangible Data peut être analysé sous cette loupe. Or, la mention des NFT révèle indéniablement un spectre; le spectre du capital. Cela dit, faisons fi de ces histoires de fantômes, mais l’évidence n’en sera pas moins conjurée dans ce texte, puisque les accusations pèsent trop lourd. Pointons plutôt ce qui, dans l’œuvre Tangible Data, agit comme un pont. Une traverse, un passage, puisque l’artiste tente de mettre en espace au sein du monde des arts — disons par souci de distinction entre les termes — traditionnels son projet de documentation des lieux du NFT. L’espace traditionnel, c’est l’exposition intitulée Matière Écranique présentée à la Galerie 3 à Québec, où une œuvre y est présentée, un peu telle une conclusion certaine de Tangible Data sous l’intitulé Augmented Protective Pouch. Cette sculpture, bien physique, procède et réfère au projet de Baron Lanteigne, ne serait-ce puisqu’elle est marquée (physiquement et conceptuellement) par l’influence de l’émergence du NFT dans l’industrie artistique et sur la pratique de l’artiste. Ainsi, l’un est la mue et l’autre, le serpent.

 

L’amphisbène provient de cette contrée arrosée du sang que distille la tête de Méduse, de là le germe, l’origine de ce serpent. (Lucanus & Herrero Llorente, 1996) Méduse, Gorgone ou encore Médusa – toutes les mêmes créatures à ne jamais regarder, elles pétrifient d’un simple regard. Les Grecs disent que amphisbène veut dire qui va dans deux directions, de sage conseils à pratiquer en ces temps.

 

Sous les injonctions toutes évidentes de la politique réaliste en état de pandémie, de la précarité des artistes et de la culture mise en sourdine pendant ces années — pour ne nommer que celles-ci — , il m’apparaît évident que le NFT présentait une opportunité intéressante palliant ce moment d’exception. Opportunité à la fois économique, mais aussi, et peut-être davantage en ce qui nous concerne, quant à ce nouveau lieu où les projecteurs sont jetés. Cela dit, Baron Lanteigne ne consent pas à participer à cette narrative. Baron Lanteigne est déjà actif au sein de l’art numérique depuis près de 15 ans, sa culture et sa passion pour le numérique le menaient déjà en ce lieu du NFT. La course à la numérisation des pratiques enjointe à la ruée vers la diffusion web lors de la pandémie ne lui a pas tranché la tête ou, à plus juste métaphore, ne l’a pas freiné dans son élan. Au mieux, l’espace du NFT était davantage actif en 2020. C’était, pour ainsi dire, un terrain de jeu encore plus astreignant, sous la lumière des projecteurs. 

 

Cela dit, le projet Tangible Data, de par les mondes qu’il rejoint — le NFT et les arts traditionnels — présente, il me semble, un visage dont plusieurs réfutent à regarder droit dans les yeux, peut-être sous peur d’y être pétrifié. Ce visage est porteur de promesses, mais aussi  bien des hantises. Hantise, serpent, NFT : Baron Lanteigne a fait le pari de présenter une œuvre au contenu hautement polémique et médiatisé, et ce, sans y induire son commentaire. Baron Lanteigne serpentine. Il apporte son projet peut-être comme l’un de ces serpents de haut commerce que l’on déposait sur nos morts raffinés.

 

Sur de nombreuses plateformes, par une esthétique en phase avec son milieu d’infiltration et questionnant un espace polémique, Tangible Data prend forme. Il présente d’un ton à la fois subjectif et, à son inverse, quasi relatif au documentaire, la naissance, les aléas et les questionnements de Baron Lanteigne en ces milieux qu’il infiltre. Ce point de vue ultra-subjectif ne nous est pas inconnu, le NFT a tant fait de bruit dans le monde de l’art qu’il est évident que tous et toutes s’y sont frottés de près ou de loin. Ce projet, tel un amphisbène, creuse un terrier entre deux milieux : le NFT et l’art traditionnel.

 

Malgré la terreur et l’effraie de cette créature, un vieux sage m’a dit que les vertus médicinales de l’amphisbène sont déjà célébrées. (Borges et al., 2004)

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BIBLIOGRAPHIE :

Lucanus, M. A., & Herrero Llorente, V. J. (1996). La Farsalia. 1 : LIB. I-III. Ed. Alma Mater.

Superrace, (2020). Baron Lanteigne : Tangible Data [page web]. Consulté le 3 septembre 2021 : https://editorial.superrare.com/2020/08/14/baron-lanteignes-tangible-data/ 

Borges, J. L., Guerrero, M., & Rosset, F.-M. (2004). Le livre des êtres imaginaires. Gallimard.

Missabuse, (2020). Contextualizing Crypto-Twitter in tis own virtual mess [page web]. Consulté le 3 septembre 2021 : https://www.reddit.com/r/Simulated/comments/imeirw/contextualizing_cryptotwitter_in_its_own_virtual/g45q5if/?context=3

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